Regards sur la société civile de St-Louis.
Monsieur Alboury Ndiaye : Un militant de la société civile.
« Il n’est point besoin d’être dépositaire de mandats électifs pour avoir un impact sur le cours emprunté par la cité. »
Question : Monsieur Ndiaye, vous êtes membre de plusieurs associations intervenant à Saint-Louis, pouvez-vous les lister ?
Alboury Ndiaye : Il y a d’abord le syndicat d’initiative et de tourisme de Saint-Louis que j’ai présidé pendant 12 ans, l’ARCAS (l’Association pour la Restauration et la Conservation de l’Architecture de Saint-Louis), la FNOTSIS (Fédération Nationale des offices de Tourisme et Syndicats d’Initiatives du Sénégal) et la dernière-née NDART ( Ndar’Art).
Question : Qu’est ce qui explique cette boulimie ?
Alboury Ndiaye :
J’ai la certitude que la politique n’est pas le seul mode d’organisation pour exprimer et partager sa compréhension du fonctionnement de la cité et celle de son développement.
Il n’est point besoin d’être mandaté par une formation politique ou d’être dépositaire d’un mandat électif pour marquer le cours de l’évolution de la cité. Les politiques n’ont ni le monopole de l’expertise ni celui de l’envie de participer activement à la gestion des villes. La société civile aussi a sa légitimité.
Question : quelle société civile ?
Alboury Ndiaye :
Ma compréhension de ce vocable n’intègre pas ceux qui, après des tentatives infructueuses, n’ont pu trouver place au sein des partis politiques et qui tentent de se recycler dans le mouvement associatif en voulant l’utiliser comme tremplin et comme porte-voix.
La société civile doit tirer sa légitimité d’une pratique citoyenne assidue souvent en appui aux autorités locales dépositaires du mandat des citoyens.
Question : Pourquoi l’ARCAS et quel est son impact ?
Alboury Ndiaye :
L’ARCAS a été créée par des hommes et femmes qui ont compris que l’âme de cette ville réside dans son patrimoine architectural qu’il nous faut préserver et valoriser. D’abord parce qu’il constitue l’héritage que nos pères nous ont légué mais aussi parce que notre patrimoine monumental est récent (souvent lié à la colonisation) et il n’est ni riche ni diversifié. Nous n’avions pas pour tradition de construire pour la durée.
La compréhension que certaines autorités avaient de ces bâtiments de Saint-Louis a considérablement évolué puisque jusqu’à une date récente, l’idée majoritairement partagée était de les démolir pour les remplacer par des constructions dites » modernes ».
A cette époque, nous étions très peu nombreux et ramions à contre-courant en voulant défendre ces constructions les considérant comme la plus grande richesse de Saint-Louis et de son tourisme.
Grâce en partie au rôle de veille et de sensibilisation du Centre de Recherches et de Documentation de Saint-Louis (CRDS), du syndicat d’initiative et de l’ARCAS, une prise de conscience nette en faveur de la défense du patrimoine s’est opérée.
Question : Quelle est votre compréhension du patrimoine et sa valorisation ?
Alboury Ndiaye :
Le patrimoine est ce que nous avons reçu de nos pères et que nous avons l’obligation de transmettre aux générations futures sans aucune altération.
De cette compréhension découle notre intransigeance dans le respect des matériaux et la configuration des bâtiments. Par exemple pour la restauration du fort de Podor, en accord avec le maître d’ouvrage et le partenaire au développement, nous avons exigé et obtenu la mise à disposition d’un architecte des monuments historiques de France et des compagnons du Tour de France dépositaires d’un savoir-faire introuvable au Sénégal.
La principale difficulté identifiée réside dans le fait que les matériaux utilisés à l’époque (chaux, briques rouges, tuiles mécaniques) ayant été supplantés par d’autres dits « modernes », nos artisans ont en conséquence perdu toute expertise concernant le maniement de ces matériaux.
La problématique du réacheminement ou de la production in- situ de ces matériaux et le réapprentissage de leur utilisation est au centre de nos réflexions du moment.
Notre compréhension du patrimoine ne procède pas d’un sentiment nostalgique mais plutôt d’une conviction lucide que le patrimoine peut parfaitement constituer un outil de développement durable devant participer à la lutte contre la pauvreté.
Question : Quel autre impact avez-vous sur la ville ?
Alboury Ndiaye :
J’ai parlé plus haut de notre rôle de veille qui consiste à sensibiliser sur la nécessité de préserver le patrimoine.
Notre rôle d’éveil consiste à réaliser avec l’appui de nos partenaires des restaurations de maisons caractéristiques de l’architecture de Saint-Louis dans le strict respect de la configuration et des matériaux d’origine.
Des maisons ont été restaurées sur l’île de Saint-Louis, le fort de Podor parfaitement restauré, les quais de Podor, le mausolée Ouro Mahdiyou ont fait l’objet d’un relevé architectural , le fort de Médine à Kayes (Mali) est en cours de restauration avec une partie de l’équipe qui avait été mobilisée à Saint-Louis.
Avec la même démarche de respect de l’identité des bâtiments, d’ailleurs notre devise est : « On ne détruit réellement que ce que l’on remplace. »
Question : Quels sont les résultats constatés ?
Alboury Ndiaye :
Une réelle prise de conscience à tous les niveaux de décisions même si l’arsenal juridique et administratif élaboré tarde à montrer son efficacité.
Eu égard au rythme de dégradation, il est particulièrement urgent d’intervenir pour arrêter l’hémorragie et inverser la tendance car la ville commence à être défigurée. Si les constructions dites « modernes » souvent d’une laideur exécrable prennent le pas sur cet héritage qui distingue Saint-Louis de toute autre ville d’Afrique, nous aurons failli à notre mission de préparer ce legs à nos enfants.
Question : Pourquoi utilisez le mot valorisation en ce qui concerne le patrimoine architectural ?
Aboury Ndiaye :
Parce qu’avec le tourisme, ces maisons à balcons, ces entrepôts, forts, contre-forts, une fois correctement restaurés peuvent trouver un nouvel objet social ; qui, pour abriter un musée, qui une galerie, qui une maison d’hôtes, qui un présentoir de la production artisanale , qui sont autant d’activités capables de générer des ressources suffisantes pour entretenir de façon pérenne ces édifices.
Il ne suffit pas seulement de restaurer, il faut aussi insérer ces constructions de manière harmonieuse dans le tissu économique afin de refuser le principe de la « ville musée » c’est-à-dire celle qui est rivée à son passé et refuse d’affronter le devenir.
Question : Vous n’êtes pas seul dans ce chantier, des institutions prestigieuses sont mobilisées pour sauver le patrimoine( Unesco , ADC , Lille partenariat etc.)
Alboury Ndiaye :
Heureusement que nous ne sommes plus seuls mais voyez-vous, j’ai le défaut des militants de la société civile, j’ai une profonde aversion contre les grandes « messes » d’où sortent en général d’immenses « usines à gaz » particulièrement difficiles à manager. Je milite pour la juxtaposition de petits chantiers qui, à terme permettent de changer nettement le visage d’une rue avec l’assentiment des habitants. Faites un tour dans le Nord à la rue Blaise Diagne, c’est le fruit du travail de petites associations, c’est concret, c’est visible, en plus c’est à notre portée. Après chaque chantier, nous apprenons suite aux difficultés rencontrées et surmontées.
Question : Quelle la position actuelle du syndicat d’Initiative de Saint-Louis sur les questions qui interpellent les St- Louisiens sur leur patrimoine ?
Alboury Ndiaye :
Le tourisme de Saint-Louis se nourrissant des patrimoines de cette ville inscrits sur la liste du patrimoine de l’UNESCO (le parc de Djoudj et l’Ile de St-Louis), le syndicat d’initiative ne saurait être insensible à la défense de tous les éléments du patrimoine qu’ils soient matériels ou immatériels.
Il ne faut surtout pas oublier que cette association a été la première à se mobiliser pour défense du patrimoine architectural car ayant compris très tôt que la valorisation du patrimoine est un moyen sûr de création d’emplois et de lutte contre la pauvreté.
Question : Pouvez–vous expliciter cette assertion ?
Alboury Ndiaye :
Autour du parcours de visite de l’île s’est créée une économie qui a permis l’émergence de plusieurs métiers (guides, caléchiers, etc.)
Autour du parc de Djoudj également des emplois ont été créés liés au tourisme, à la découverte.
Le syndicat d’initiative de Saint-Louis a su élaborer et mettre en œuvre un projet cohérent de développement d’un tourisme dont les éléments « vendeurs » sont issus du legs de nos pères et de la position géographique exceptionnelle de cette ville.
Questions : Etes-vous certain que cet héritage doit être exhibé ?
Alboury Ndiaye :
le patrimoine est l’intégralité de ce que nous avons reçu des anciens, l’actif comme le passif, même ce que l’on tente de soustraire maladroitement de la conscience collective.
Saint-Louis a été incontestablement la tête de pont de grandes aventures humaines (l’histoire des explorateurs, la colonisation, la traite négrière, la pénétration de l’islam en Afrique de l’ouest, l’Aéropostale etc). Ces initiatives ont en partie déterminé le cours de l’histoire de l’humanité. Le fleuve Sénégal a servi de mode de transport et il en resté ici et là des traces qui constituent aujourd’hui le legs de nos anciens.
Il est difficile de trouver une ville avec une telle position géographique (île fluviale, porte océane, voisine du désert etc) ayant été le théâtre d’autant d’événements marquants de la marche de l’humanité.
Ces éléments matériels et immatériels nous distinguent de toute autre ville, ils sont nos marqueurs identitaires qui ont déterminé nos modes de vie.
Question : Pourquoi cette mobilisation des professionnels du tourisme autour du festival de jazz de Saint-Louis ? Etes-vous membre de l’association ST-Louis Jazz ?
Alboury Ndiaye :
Je dois vous préciser que je ne suis pas membre de l’association Saint-Louis Jazz, je suis co- initiateur de cet événement avec la directrice du centre culturel français en ma qualité à l’époque de Président du Syndicat d’Initiative de Saint-Louis.
Cet événement a grandi trop vite et a failli être victime de son succès précoce, il fallait lui tailler de nouveaux habits avant qu’il n’évolue dans un corset, c’est la raison du rappel de tous ceux qui sont dépositaires d’une expertise et prêts à travailler de manière bénévole.
Notre motivation est donc double d’abord parce que l’événementiel occupe une place primordiale dans la construction permanente du tourisme moderne, ensuite l’animation est une exigence pour cette ville à vocation touristique.
Ensuite, Saint-Louis historiquement ville de rencontres, était formatée pour accueillir un festival de jazz , cette musique qui a achevé son universalité parce que jouée, parlée et déclinée généreusement dans toutes les langues.
C’est la raison de la mobilisation des professionnels du tourisme à côté des acteurs culturels pour promouvoir certains événements (Fanal, festival de danses, Régates, Luttes traditionnels etc.)
Question : Pourquoi le Syndicat d’Initiative n’a pas multiplié les événements ?
Alboury Ndiaye :
Il ne faut pas oublier qu’il a contribué à exhumer le Fanal, à soutenir le festival de rap RAPANDAR, à réaliser les premiers costumes d’époque et les calèches.
Il a souvent fait du « porting » en attendant l’émergence d’une autre association qui pourrait approfondir la démarche. Toutes ces associations ont été couvées par le syndicat d’initiative et de tourisme (ARCAS, Saint-Louis Jazz, FNOTSIS, etc)
Question : Y aurait-il une nouvelle association mobilisée sur le patrimoine ?
Alboury Ndiaye :
En effet l’association Ndart (Ndar’Art) qui regroupe des hommes et femmes à la compétence avérée ayant l’ambition de revisiter les traditions vestimentaires afin de s’en inspirer dans le but d’aboutir à une production siglée « St-Louis ».L’objectif premier est d’aider de jeunes styles à asseoir une identité à leur création , cette démarche embrassera certainement des pans entiers de l’artisanat .
On ne saurait restaurer ces maisons de caractère sans s’interroger sur les modes- de-vie, les traditions d’élégance et les richesses culinaires.
Pour me résumer le patrimoine c’est tout solidaire où chaque élément détermine en partie l’autre.
Question : Vous présidez également aux destinées de la FNOTSIS (Fédération Nationale des Offices de Tourisme et Syndicats d’Initiative du Sénégal)?
Alboury Ndiaye :
Ces Syndicats d’Initiatives sont des instruments de développement qui, bien structurés, peuvent assurer avec bonheur certaines missions de service public. Il y a eu pendant des années un malentendu lié à leur appellation mais ils ont depuis lors, démontré ici et là leur efficacité car ils sont de plus en plus impliqués dans le processus de développement du tourisme. Ils contribuent largement à donner une identité au tourisme de leur région d’implantation.
Certains maires tardent à saisir la nécessité de s’appuyer sur ces genres d’association d’abord pour améliorer l’éveil d’une conscience citoyenne mais en plus pour bénéficier à moindre coût de ressources humaines de grande qualité.
Question : Comment se porte le tourisme de Saint-Louis et au Sénégal ?
Alboury Ndiaye :
Très nettement en dessous des potentialités dont recèle ce pays. Nous ne cessons de perdre chaque année d’importants parts de marché parce que les mesures devant contribuer à l’évolution du secteur sont tout simplement ignorées ou males mises en œuvre. Les lois d’airain du marché mondial s’accommodent mal à une certaine ambiance. Je disais il y a longtemps à un ministre du tourisme « de veiller à ce que l’informel ne s’installe jamais dans ce secteur car les dégâts seraient considérables et vous ne pourrez plus jamais l’en extirper ». Aujourd’hui le ver est dans le fruit et ce n’est malheureusement pas le seul ver.